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Ne croyez ni «aux lendemains qui chantent», ni au «retour à l'âge
d'or». Le XXème siècle est plein de ces promesses qui ont servi et
serviront encore de «prétexte à la répression des libertés», prévient
Guy Sorman. Entrepreneur de presse, économiste, élu local, conseiller
de M. Juppé quand celui-ci était Premier ministre français, M. Guy
Sorman a toujours le sens de la formule. Invité de L'Economiste, M.
Sorman est intervenu en conférence publique à Casablanca, puis lors
du dernier atelier du Colloque annuel de Ribat El Fath sur «le capital
humain». En usant de formules saisissantes, M. Sorman cherche à fixer
les idées. Mais ses auditeurs, suivant son conseil, restent vigilants.
Il arrive ainsi des retournements de formules qui avec humour donnent
un éclairage encore plus saisissant sur le libéralisme. «Si vous êtes
le nouveau Lénine du libéralisme, je veux bien être votre Trotsky,
dites-moi qui je dois tuer parmi tous ces empêcheurs de libéraliser
tranquillement» taquine un auditeur attentif. Du dialogue entre les
deux hommes naît une explication de texte du libéralisme comme rarement
on peut en avoir. Implicitement, apparaît une ligne de force entre
le libéralisme intégriste et une forme plus humaniste. Longtemps tenu,
quoi qu'il s'en soit défendu, pour un membre de la première confrérie,
M. Sorman appartient plutôt à la seconde catégorie : c'est l'individu
et sa liberté qui l'intéressent. Mais de temps à autre, il ne dédaigne
pas les envolées un peu lyriques, celles au nom de quoi se lèvent
des commandos intégristes. Envolées qui lui valent la taquinerie,
pas tout à fait innocentes de ses auditeurs. «En fait, les libéraux
ne sont pas doués pour défendre leurs positions, parce qu'ils autolimitent
tout seuls leur philosophie», reconnaît l'orateur. Quand les libéraux
se laissent aller aux envolées lyriques, du genre «la liberté des
individus provoque l'enrichissement de tous, partout et toujours»,
la base même de leur raisonnement casse le rêve : l'individu reste
libre, y compris de refuser d'agir ou de refuser de partager le bénéfice
de son action. A cette autolimitation, les libéraux en ajoutent bien
d'autres, plus pratiques, y compris le respect de leurs concurrents
non-libéraux. C'est le vieux principe qui veut que la démocratie doive
accepter en son sein les antidémocrates, sinon elle n'est plus une
démocratie elle-même. Le XXème siècle, qui est celui de l'apparition
du bien-être et de la démocratie pour des centaines de millions d'individus,
est aussi celui de toutes les catastrophes, indique M. Sorman. En
en faisant la tournée, il stigmatise les dangers : «N'accordez pas
trop de confiance ni aux intellectuels, ni aux hommes politiques,
encore moins à la planification». Il surprend davantage ses auditeurs
en s'inquiétant du «génocide des cultures au nom de leur difficulté
à intégrer la modernité». Pour lui, il y a une sorte d'écologie naturelle
entre le milieu, le système social et les individus. Le désir d'étendre
l'Etat-Nation à tous et partout l'a détruite. La perte des diversités
est un handicap pour entrer dans le XXIème siècle et «imaginer des
formes de développement sortant des sentiers battus». Le XXIème siècle
sera une époque où il va falloir redéfinir jusqu'aux fonctions de
l'Etat, sous peine de voir les tensions s'accroître et déboucher sur
un bain de sang. Et pour cela, il va falloir une bonne dose d'imagination
avec une très solide identité culturelle, qui, selon M. Sorman, servira
aussi à donner une force commerciale dans la mondialisation. «La Loi,
c'est moi qui la fait» «Comme je lui disais qu'il n'y avait aucune
obligation légale à tamponner chaque carton de ma marchandise, le
procureur m'a répondu : la loi, c'est moi qui la fait» raconte un
homme d'affaires, invité spécial du petit déjeuner de l'Economiste
avec Sorman. L'homme d'affaires avait eu des difficultés avec la Justice
lors de la campagne d'assainissement. M. Sorman rit. «le Maroc est
en train de changer, mettez-vous à la place de ce magistrat, dans
un système féodal, les fonctions sociales sont personnalisées». L'orateur
explique que le magistrat se sent parfaitement en droit de dire «la
loi c'est moi» alors que l'entrepreneur, lui, appartient à un autre
registre, celui de l'économie libérale, pour qui la loi est désincarnée,
conceptualisée. «Cela vous choque qu'un magistrat puisse dire la loi
c'est moi» parce que vous avez déjà changé». M. Sorman poursuit :
«Ne vous étonnez-pas, vous rencontrerez encore des situations de conflits
entre deux époques, peut-être encore plus dure que celle de l'assainissement».
Pour lui, pas la peine d'attendre les changements de mentalités, il
faut faire avec les comportements existants. «Il y a toujours des
gens qui ne se contentent pas de ce qu'ils ont» et qui poussent au
changement. «Ce qui peut se faire de manière douce mais ce qui, le
plus souvent, ne va pas sans conflit».
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